La route du large
Voilà le petit jeu auquel je me
consacre depuis dix jours.
Lorsque je me suis rendu chez le
voilier de Punta del Este avec mes voiles en lambeaux et qu'il m'a dit qu'il
pouvait les réparer pour le lendemain, je n'en croyais pas mes oreilles. Je lui
ai bien sûr confié la réparation immédiatement sans me douter un seul instant
que la vraie question était : "C'est quand demain ?" En attendant, à
22 dollars le jour d'attente, l'immobilisation sera bientôt plus chère que la
réparation. C'est décidé, je pars demain et je récupérerai mes voiles à mon
retour dans deux ou trois mois. En attendant, le génois lourd qui me sert de
voile de réserve sur l'enrouleur est bien plus approprié à la région.
Lorsque je suis arrivé au petit
matin du 3 février 2002, je me suis senti complètement "vidé". Je me
suis assis et j'ai presque aussi tôt perdu connaissance. Je me suis réveillé
deux heures plus tard talonné par une faim féroce. Après avoir remis un peu
d'ordre puis englouti un énorme spaghettis, je me suis à nouveau endormis. La
lutte contre les éléments m'avait complètement épuisé. Lorsque je me suis enfin
réveillé, il ne me restait plus que le temps de héler une barque pour me mener
à terre et me mettre au courent des nombreuses tracasseries administratives
inventées par les terriens du terroir à l'encontre des navigateurs errants qui
passent à leur portée. Je passerai donc à l'hydrographie où j'apprendrai que la
grosse bouée métallique à laquelle j'ai amarré Objectif Sud me reviendra 22 US$
par jours. Le lendemain la préfecture (police maritime) me fera remplir un long
questionnaire ensuite, je serai prié de signer un exemplaire de la procédure à
appliquer pour tout déplacement dans les eaux territoriales uruguayennes. Je
passerai une bonne heure à l'immigration auprès du préposé, tout heureux de
présenter son pays à un voyageur venu de si loin, et pour terminer, je finirai
cette seconde journée à la douane. Ce ne sera que le lendemain que je
découvrirai que Punta del Este est en quelque sorte la Genève de l'Amérique du
Sud. Située sur la côte Atlantique au nord du Rio de La Plata, elle est un lieu
de villégiature très prisé par les riches Argentins qui en profitent également
pour y mettre à l'abri leurs économies plus ou moins licites. Actuellement,
nous sommes en février, en pleines vacances d'été en Amérique de Sud,
l'équivalent du mois d'Août chez nous, et la ville est presque déserte. Le port
est à moitié vide, les magasins remplis de vendeurs sont désertés par la
clientèle. Les restaurants, ont cinquante tables, dix garçons et cinq ou six
dîneurs. Au Sud, la crise économique fait rage, Le Peso argentin à perdu les
3/4 de sa valeur en un mois. Au lieu de dispenser leur manne habituelle, les
argentins viennent retirer leurs avoirs car chez eux les banques sont fermées
et leurs économies inaccessibles. Le pays qui fait plusieurs fois la Belgique
compte trois millions d'habitants dont la moitié vit à Montevideo et dont la
plupart travaillent dans les banques ou les services.
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Le port est squatté par une
bande d'otaries venues de l'ilha dos Lobos (L’île des loups) qui se trouve en
face de la ville. Certaines d'entre elles trouvent le gros bonhomme sur sa
petite annexe vraiment irrésistible et ne résistent pas au plaisir
d'expérimenter jusque quand ce truc au ras de l'eau continue à flotter quand
on tourne autour à toute vitesse en faisant un maximum de vagues et de
remous. Moi de mon côté j'essaye de les éloigner avec ma rame mais en
douceur, parce que le moindre coup de queue serait fatal à l’équilibre de ma
coquille de noix. En fait, chaque déplacement à terre est une aventure. |
A l'abordage ! |
Il y a bien sûr plusieurs
navettes qui relient les bateaux à la terre, mais son usage m'a été refusé car
elles sont réservées aux membres du Yacht club d'Uruguay à moins que je ne
participe aux frais à concurrence de 20US$ par jours. Bon, quittons cette ville
peu sympathique, et en route pour Piriapolis...
Plus facile à dire qu'à faire, il
ne s'agit pas de larguer les amarres pour cette petite promenade de 16 Milles
qui ne devrait prendre que trois ou quatre heures. Il faudra d'abord se rendre
à l'hydrographie et y régler la rançon du séjour. Là, j'obtiendrai une
quittance avec laquelle je me rendrai à la préfecture ou après avoir rempli un
long questionnaire où on s'assure entre autre que j'ai bien assez de vivre, de
carburant et d'eau pour effectuer le périlleux voyage, l'heure de départ et
l'heure d'arrivée (je leur ai pourtant dit qu'Objectif Sud n'est pas un
autobus), on me délivrera une autorisation de quitter le port. Avant de larguer
les amarres, il me faudra à nouveau appeler par radio la préfecture où je
devrai une nouvelle fois répondre au même questionnaire (en espagnol S.V.P.)
puis, je pourrai enfin appareiller à condition bien sur de rester à l'écoute
sur le canal 16, d'appeler Piriapolis une heure avant d'arriver, me présenter à
l'hydrographie et à la préfecture dès mon arrivée... Et ils disent que la
dictature, c'est terminé ?!? En tout cas, l'après-midi est déjà entamée lorsque
je puis enfin appareiller. Poussé par un bon vent du Sud, Objectif Sud avance
vaillamment vers sa destination. La mer est hachée, la houle est courte et
profonde de 1,5 à 2 mètres et tout á coup, voilà qu'apparaissent les nausées
premières sensations d'un mal oublié, le mal de mer... Après avoir passé des
semaines seul sur l'océan, affronté des tempêtes, des vagues énormes, être
resté à la table à carte, ou à quatre pattes à écoper le bateau, ou le nez
plongé dans le cambouis du moteur, voilà que le mal de mer me frappe au moment
où je m'y attends le moins, au cours de cette petite traversée de rien du tout
et par un temps parfaitement maniable alors que tout va bien à bord.
Heureusement, j'arriverai rapidement à Piriapolis ou je pourrai m'amarrer dans
le port bien protégé.
Petite station balnéaire bien
plus conviviale que Punta del Este, Piriapolis offre son port artificiel propre
et bien protégé. L'approvisionnement y est plus facile pour qui ne se contente
pas de champagne et de caviar. La place au quai y coûte la moitié du prix du
coffre de Punta del Este. Entre les courses et les formalités d'arrivée et de
départ, je rencontre quelques Argentins sympathiques. Le lendemain, j'arrive à
m'extraire des bureaux suffisamment tôt pour espérer combler les quarante
Milles qui me séparent de Montevideo avant la nuit. Après un départ dans le
calme, le vent du Sud s'installe et monte progressivement en puissance. Je
termine la traversée sous génois seul, et je fais résolument cap sur une balise
qui me semble être celle qui indique l'entrée du chenal. Un petit voilier local
me coupe la route et m'indique que la balise signale en fait un dangereux banc
de cailloux. Il m'escortera jusqu'à Buceo, le port de plaisance de Montevideo.
Montevideo est une ville très
européenne. Les larges avenues nous rappellent que nous sommes en Amérique,
mais l'architecture est très proche de celle de Bruxelles. Le port de Buceo est
mal abrité des vents dominants du Sud, d'autant plus que les bateaux de passage
ne peuvent disposer que des coffres les plus éloignés et donc les moins
protégés. Il faut souvent bien se caler dans sa couchette si on ne veut pas se
retrouver à terre au cours de la nuit. J'y retrouverai Horacio et sa famille,
des Argentins que j'avais rencontrés à Piriapolis. Ils m'inviteront à séjourner
à leur Yacht Club lors de mon passage à Buenos Aires.
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Après avoir été secoué une
semaine au port de Buceo, je me relance dans le marathon administratif en vue
de rejoindre Colonia, une ancienne colonie portugaise située à une centaine
de Milles au fond du Rio de la Plata. Je puis enfin appareiller dans
l'après-midi par une légère brise du Sud. Une fois passée la Punta Brava en
face de Montevideo, l'eau prend une couleur marron, et un fort courant
(environs 1,5Noeuds) s'oppose à ma progression. Le Rio de la Plata porte bien
son nom, sur la carte, on le prend pour un bras de mer, mais en fait, il
s'agit bien d'une rivière. Dans la nuit, le vent tourne au NW. et forcit.
vers 5H. du matin, alors que je passe le troisième ris dans la Grande Voile,
un fusible difficile d'accès saute, mettant hors d'usage le pilote, la radio,
le loch et le feu de mat. Comme je suis dans une zone de haut fond, qu'il y a
beaucoup de vent et que le jour se lèvera dans une heure, je me mets à la
barre je réparerai au calme du port. |
Rio de la Plata |
Lorsque Colonia est en vue, je
vois surgir un bateau militaire. L'équipage me fait signe d'ouvrir ma Radio. Je
leur fais signe qu'elle ne fonctionne pas. Ils m'indiquent que je dois les
suivre et ils m'escorteront jusqu'au port. Lorsque je me présente à la
préfecture, je me vois vertement reprocher d'être arrivé une heure en retard
par rapport à l'horaire prévu, de ne pas les avoir avisé par radio ni répondu à
leurs appels. En ce qui me concerne, je trouve que ne prendre qu'une heure de
retard avec un voilier sur un trajet de 100 Milles, c'est un exploit de
ponctualité. Je tente tant bien que mal de leur expliquer que j'ai eu un
problème électrique et que ma radio était en panne. Cela semble les calmer sur
le moment.
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Colonia est une petite ville
qui semble hors du temps. La vieille ville retranchée derrière ses
fortifications abrite une forteresse et le port. Le soir, les habitants se
regroupent sur la place, face à la mer pour y partager le "Mate[1]", regarder le coucher du soleil,
retrouver les amis, et draguer... . Le tout dans une ambiance paisible et
empreinte de sérénité. Même les voitures semblent éternelles, les Fort T
cohabitent avec les berlines des années trente et les tractions de monsieur
Citroën. Les touristes sont peu nombreux, sans doute grâce à la crise qui
sévit en Argentine. Le premier mars, en route pour Buenos Aires! Ce qui
frappe le voyageur lorsqu'il consulte une carte marine du Rio de la Plata et
à fortiori lorsqu'il y navigue, c'est le nombre d'épaves qui le jalonne. |
Colonia |
Chaque année, le Rio prélève son
tribut parmi les nombreux cargos qui le parcourent. Ceux-ci disparaîtront après
quelques années sous une épaisse couche d'argile amenée par le Rio Parana. La
difficulté de la navigation résulte des Pamperos qui sont des vents violents en
provenance de la Pampa, des nombreux bancs de sable, et des variations brutales
du niveau de l'eau. Un vent d'est ou du SE peut faire monter le niveau de l'eau
de plusieurs mètres entre Colonia et Buenos Aires. C'est dire si j'ai préparé
avec soin ma navigation entre Colonia et la marina Albatros qui se trouve dans
le Rio Lujan à l'Ouest de la ville. J'ai fait toutes les formalités la veille
et il ne me reste plus qu'à passer à la préfecture pour appareiller tôt et
arriver à Buenos Aires avant la nuit avec la marée montante. Au petit matin je
me présente à la préfecture et je me vois refuser l'autorisation d'appareiller.
Il se fait que j'ai annoncé des avaries lors de mon arrivée et on ne me
laissera repartir que lorsqu'on aura inspecté le bateau pour voir si elles ont
bien été réparées. Je leur explique que j'ai évidemment fait les réparations
dès mon arrivée, que tout fonctionne correctement, qu'à la limite il est
dangereux d'arriver à Buenos Aires dans de mauvaises conditions, rien n'y fait.
Je fulmine, mais je ne pourrai partir qu'en fin de matinée après qu'un policier
ait testé tous mes instruments électriques.
La traversée du Rio de La Plata
est effectuée par un temps de demoiselle[2].
(Expression ancienne qui ne se réfère ni à Carine Fauconnier ni à Hélène Mac
Arthur). Le vent modéré au début tombe peu à peu et je suis obligé de terminer
la traversée au moteur pour arriver au
yacht club Albatroz juste avant la nuit. Ici, l’ambiance est totalement
différente des autres régions d’Amérique du Sud. Une fois passé la pointe de
Santa Isidore, les marinas se suivent côte à côte le long du Rio Lujan. On est
décidément dans un pays de voile. Je finis par dénicher le Y.C. Albatroz ou
m’étant recommandé de mon ami Horacio, je me vois attribué une place. L’accueil
aussi est très différent de ce côté ci du Rio de La Plata. Lorsque je me rends
le lendemain au secrétariat du club pour m’informer des formalités et du prix
du séjour, les préposés en sont presque choqués. « Payer ? Vous n’y
pensez pas ! Les visiteurs qui nous font l’honneur de s’arrêter dans notre
club bénéficient de l’amarre de courtoisie. Comme dans tous les clubs argentins
d’ailleurs. » Et un membre du club
passer même la matinée à me conduire à la préfecture de Santa Isidore puis à la
douane de Tigre, bien en amont du Rio Lujan. Je passe une dizaine de jours à Buenos
Aires, j’y découvre les asados (barbecue, la viande de bœuf argentine est
vraiment délicieuse) et le maté (une décoction d’herbes que l’on boit
abondamment dans le Sud du Brésil, ainsi qu’en Uruguay et en Argentine). Malgré
les nouvelles inquiétantes transmises par les médias du monde entier, la
capitale est apparemment paisible, seul l’accès à la place de mai est
compliqué, et les enfants des rues, plus agressifs que dans les grandes villes
brésiliennes.
Le Rio Lujan est plus navigable
que le Rio de la Plata avec ses haut fonds et ses bancs de sable. En ce
dimanche ensoleillé, il se couvre de
centaines de voiliers. Chaque yacht club à ses écoles de voile avec ses
Optimistes, ses Lasers, ses Hobbies-cats, et tous sont de sortie encadrés par
les dinghys des moniteurs. Tout à coup,
apparaît dans le sud une grosse barrière nuageuse toute noire. Les
voiles l’affalent ou s’enroulent. Les dinghys tentent de récupérer leurs
optimistes, démontent les mats, embarquent les mômes. Tout le monde se
précipite vers son yacht club respectif. Brusquement le vent tourne au sud à
plus de quarante nœuds. Les optimistes qui n’ont pu être récupérés surfent à la
suite des catas et des lasers en direction de leur base. Il n’y aura ni
incident ni chavirage. Tout le monde sera bientôt en sécurité dans le club. Il
ne s’agit tout simplement que d’un Pamperos par un beau dimanche d’été. La
routine pour les plaisanciers du Rio de la Plata. Le 12 mars, je quitte Buenos
Aires et le club Albatros. Objectif, la remontée du Rio Parana.
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Pour commencer, j’entreprends
la traversée du delta dans le but de rejoindre un bras plus sauvage, le
Parana Guaçu, moins fréquenté par les navires de haute mer que le bras
principal, le Parana Las Palmas. Le delta est constitué d’un réseau
inextricable de voies d’eau. Une fois sorti du Rio Lujan, je retrouve la
nature majestueuse. Sur les berges du canal Vinculation, la végétation
sauvage et inviolée s’étale dans toute sa splendeur. Moins d’une heure plus
tard, j’entre dans le Rio San Antonio, la nature est toujours aussi
fabuleuse, mais je dois dégager le centre du chenal pour laisser passer un
cargo. |
Pêcheur du Parana |
Je pénètre ensuite dans le Rio
Capitan, une voie moins importante et me voila dans une véritable ville. Il n’y
a ni rues, ni avenues. Rien que des voies d’eau parcourues par toutes les
embarcations imaginables. Les transports en commun sont assurés par des
vedettes rapides qui sont aménagées comme de véritables autobus. A bord de l’un
de ceux-ci, un groupe d’adolescentes en uniforme scolaire se déchaîne à la vue de mon bateau me
faisant de grands signes accompagnés de cris, de rires et de coups de sifflets.
Je suis un peu étonné de l’enthousiasme déclanché par mon bateau lorsque l’une
d’entre elles, d’un geste non équivoque me montre à quel point dans mon seul
slip de bain, je lui semble peu vêtu ! J’ai gardé ma tenue de voyage des
tropiques, mais ici, je suis en plein centre urbain et sous ces latitudes moins
clémentes j’ai un aspect pour le moins exotique. La ville un fois traversée, je
retrouve « la campagne », puis le Rio Capitan retrouve le Parana Las
Palmas. Le bras principal large de près d’un kilomètre charrie des eaux
boueuses dans un courent de près de quatre nœuds en son centre. Les grands
navires de mer ayant jusqu’à 10 mètres de tirant d’eau le parcourent sur des
centaines de kilomètres. Je me faufile entre eux pour rejoindre la berge
opposée et le canal dos Estudiantes qui devrait me conduire via l’Ano Chava au Parana Guaçu. Suivant ma carte, il y a au
minimum 2,5 m. de fond sur ce parcours. Comme la rivière est à plus d’un mètre
au dessus de son niveau normal, je devrais passer sans problèmes. La réalité ne
concorde hélas pas avec les indications de la carte. Le sondeur indique une
hauteur d’eau très proche des deux mètres et très vite il apparaît qu’Objectif
Sud ne passera pas. Demi tour donc vers
L’Arno Felicaria qui devrait me proposer des fonds plus confortables.
Ici, la région est plus habitée, les voies d’eau mieux entretenues et lorsque
je traverse une agglomération, on me confirme que la voie est libre jusqu’au
Parana Guaçu. En approchant du but, la rivière se rétrécit, redevient sauvage,
les fonds remontent, les branches des arbres se rapprochent du mat, les arbres
morts obstruent partiellement le passage. A moins d’un Km. De la fin, la quille
du voilier touche la vase. Impossible de continuer. Je me résous donc à faire
demi tour. Inutile d’espérer rejoindre un havre avant la tombée de l’obscurité.
Les branches des arbres qui risquent à tout moment de se prendre dans le mat
m’interdisent de naviguer dans le noir. Au coucher du soleil, je profite de
l’hospitalité d’un couple qui accepte de me prêter son ponton pour la nuit.
Vers deux heures du matin, je tombe de ma couchette. Le niveau de l’eau a
baissé d’un bon mètre et le bateau est vautré sur le ponton la coque en grande
partie découverte. Il n’y a rien à faire pour améliorer la situation, je suis
bel et bien planté ! A l’aube, un examen de la situation me montre qu’
Objectif Sud est dans une position d’équilibre pour le moins instable. Alors
que j’étudie les moyens de stabiliser sa position, un marinier à bord d’une
péniche me propose de le tracter jusqu’au centre du canal. Un peu septique,
j’accepte. On attache de solides amarres et un moins d’une demi heure les
centaines de chevaux du puissant diesel auront arrachés mon bateau à sa gangue
fangeuse. Bien au centre du cours d’eau, je redescends prudemment l’Ano
Felicaria. Les fonds sont hauts et le courent porte. Malgré mes précautions, je
m’échouerai à nouveau à l’entrée du Canal Dos Estudiantes. Moteur en avant
toute, en arrière toute… rien n’y fait ! Les vedettes de passage
nombreuses à cette heure matinale refusent de m’aider. Pas le temps ! Comme
pour une voiture en panne le long d’une autoroute, les autres usagers me
contournent dans une indifférence glaciale, sans même ralentir. Ils m’aideront
pourtant, à leur corps défendant. En me frôlant à pleine vitesse, les remous
qu’ils provoqueront m’aideront peu à peu à me dégager.
Deux heures plus tard, j’ai enfin
rejoint le Parana Las Palmas. Désormais j’abandonnerai le chemin des écoliers
pour remonter le Parana par son accès principal.
La première ville sur le Rio
Parana s’appelle Escobar, Je l’atteint vers 18h. mais le fort tirant d’eau d’Objectif
Sud m’empêche de m’amarrer à la berge.
Je demande à m’amarrer à couple d’un chaland, mais le patron refuse. Vraiment
sympas ces marins d’eau douce ! Le patron de la péniche qui m’a déséchoué
ce matin serait il une exception ? Heureusement, Campana n’est pas loin. Je
continue ma route et arrive devant le Yacht Club au coucher du soleil. Une douzaine
de badaud sur la jetée suivent les évolutions
de l’étrange grand voilier qui rejoint en crabe le centre du canal d’accès. Je
les appelle.
-Y a-t-il suffisamment de fond
pour rentrer ? J’ai deux mètres de tirant d’eau.
-Oh ! Pas de problèmes !
Confiant, je rentre dans le
chenal et m’échoue aussi tôt.
-Vous avez vraiment deux mètres
de tirant d’eau ?
-Oui !
En attendant, me voila bien bloqué.
Et seulement à quelques mètres de la jetée. Finalement, je leur passerai une
drisse, et en tirant à trois ou quatre sur le sommet du mat, ils arriveront à
faire gîter suffisamment le bateau pour dégager la quille. Heureusement, il y a
une autre marina dans un proche affluent. La Marina Club Norte. J’atteindrai celle-ci
dans les dernières lueurs du crépuscule. L’accueil est sympathique, surtout de
la part des moustiques qui n’en croient pas leurs yeux, lorsqu’ils me voient
entrer dans les sanitaires. S’en suivra une lutte sans merci au cours de
laquelle une dizaine d’entre eux perdra la vie tandis que j’en serai quitte
pour de multiples démangeaison. Je continue donc la découverte des différents
aspects de la navigation fluviale et m’y adapte progressivement.
|
L’étape du lendemain est une
petite promenade de neuf milles et doit me conduire à Zaraté. Malgré le courant
contraire, je mettrai un peu moins de trois heures pour couvrir la distance.
C’est donc en début d’après midi que je me présente devant le Yacht Club
Local. L’employé qui se trouve à l’entrée du chenal me certifie qu’il y a
plus de deux mètres de profondeur, aussi je m’avance prudemment et m’échoue. Je
me mouillerai donc dans la rivière en face du Yacht Club. Le lendemain, un
grand nuage noir se déploie au Sud Est. D’un coup, le vent violent se lève et
le courent s’inverse. Alors que je sors pour rallonger le mouillage, l’employé
du club m’interpelle et m’invite à entrer. -
Mais il n’y
a pas assez de fond ! -
Si
maintenant pas de problèmes. |
Zaraté |
Quel marin pris dans la tourmente
refusera l’abri d’un refuge sûr ? En quelques minutes le niveau du Parana est monté d’un bon mètre
et me voila confortablement arrimé à un ponton. Bien sûr, le lendemain la rivière
aura retrouvé son niveau normal et je devrai attendre plusieurs jours avant la crue
suivante qui me permettra de sortir et de continuer mon voyage. C’est durant
cette période que je rencontrerai Guillermo. Cet ingénieur de la centrale nucléaire
proche était occupé à poncer soigneusement sa coque avec l’intention bien
affirmée de gagner le championnat de régates du Parana. Dans le fleuve, les régates
se passent de la façon suivante. Les bateaux remontent le courent au moteur jusqu’à
la ligne de départ, ensuite ils redescendent au fil du courant jusqu’à la ligne
d’arrivée. Il n’est évidemment pas question de remonter le courant à la voile. Il
m’aidera à mieux connaître et comprendre l’Argentine.