La route du large

Introduction ( juin 1999)

Je m' appelle Jean-Louis. Je pratiques la voile depuis une quinzaine d' années et je suis chauffeur de taxi dans la région bruxelloise. Pendant douze ans, j' ai travaillé comme éducateur à l' intégration de mes semblables dans la société.

Les dix années suivantes, je les ai passées dans les bas-fonds de cette société comme chauffeur de taxi de nuit.

Je rêve depuis de nombreuses années de larguer les amarres et partir au large, mais c' était bien sûr toujours pour plus tard, quand j' aurai plus de temps quand je serai plus riche, quand je serai plus vieux...

Il y a quatre ans, à la suite d' une violente agression, je me suis dit qu' il serait triste de perdre la vie avant de l' avoir vécue... J' ai donc décidé de partir.

En premier lieu, il était nécessaire de me constituer un capital suffisant.

Ma maison pourrait bien faire l' affaire à condition de transformer l' antre du célibataire en confortable logis.

Et comme dans les plus beaux contes de fée, la masure devint palais...

Après un bon " lifting ", mon antique logis s'est transformé progressivement en une belle maison familiale et ayant retrouvé son ancien cachet, elle affiche orgueilleusement ses deux siècles d'existence.

Restait à la belle à séduire les passants pour se trouver un heureux nouveau propriétaire.

Exploit qu' elle réussit sans difficultés et trois mois plus tard elle se prépare à accueillir l' heureuse famille qui la remplira de ses joyeux cris d' enfants.

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Préparation (Août 1999)

Anne et Estelle

Bon, petit changement de narrateur. nous nous présentons: Anne, 20 ans et Estelle 19 ans. Nous sommes respectivement la nièce et la petite nièce de Jean-Louis.

Nous avons en outre appris à naviguer avec lui ainsi que nos autres cousins. Il nous a en effet invités à découvrir les joies de la navigation pour la première fois il y a quatre ans en Hollande, dans la mer des Waden pour ceux qui connaissent, Bretagne Nord et Bretagne Sud se sont enchaînées les deux années suivantes. Chaque fois les bateaux étaient de plus en plus performants et l' équipage de plus en plus dégourdi.

Durant ces années on entendait parler d' un projet: Tonton voulait partir en solitaire faire le tour du monde sur un voilier et nous pourrions le rejoindre dans des contrées lointaines. Ca semblait un peu utopique...

Et voilà qu' au début de cette année Jean-Louis demande à chaque membre de l' équipage, nous étions en effet sept les autres années, s' il pourrait venir aider à la restauration d' un bateau quand il l' aurait acheté. Ca semblait encore lointain.

Deuxième coup de fil environ un mois plus tard: il a trouvé un bateau et demande un coup de main pour début août; malheureusement seuls deux membres de l' équipage peuvent répondre "présent".

Nous voilà donc partis à trois le vendredi 7 août 1999, pour une nouvelle aventure dans une voiture pleine à craquer. Ce n' est rien d' autre que la découverte d' un autre aspect de la navigation. Arrivée au Baden le lendemain matin; premiers contacts avec les anciens propriétaires du bateau, qui quittent quand même une étape importante de leur vie.

Premier contact aussi avec "Objectif Sud" qui ne peut manquer de changer notre vie en même temps que celle de notre oncle.On a presque eu peur de s' ennuyer au début il n' y a pas assez à faire pour occuper notre semaine. Ensuite on découvre des tas de petits détails qui nécessiteraient au moins trois semaines de travail. Rien que l' inventaire nous a déjà pris une bonne journée tant il y a à découvrir de materiel gentiment laissé par le propriétaire, de cachettes, d' astuces...

Au programme pour la suite: passage de carcher, grattage de la coque, peinture de celle-ci, antifouling, vérification des cordages, nettoyage des réservoirs d' eau, ponçage des bois, graissage des winchs ( il y en a tout de même 10 et pas un seul du même modèle ), installation de la VHF du radar ( ce qui exigera que certaines équipières montent au mât de 17m ), réparation du génois, mise en place des panneaux solaires ( qui permettront d'avoir de l' énergie durant les longues traversées) il faut rajouter tout ce que nous n' avons pas encore découvert.

Comme vous voyez ce n' est pas une mince affaire ce qui ne nous empêchera cependant pas de prendre une journée pour aller observer l' éclipse totale du 11 août !!!

Travaux dans les Haubans

Poncage

Graissage des winchs

A Bientôt pour la suite de l' aventure,

 

Anne et Estelle

 

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Le Départ (Septembre 99)

2 septembre 1999 15 heure: le grand départ... ;-)

On ne peut pas dire que le bateau était fin prêt le 2 septembre à 15 heure lorsqu' Objectif Sud a quitté son coffre de la rivière du Bono; cependant la marée était descendante, le temps était radieux, et la soif du départ ne nous permettaient plus d' attendre.

En retrouvant le vent du large, notre fringant voilier nous fait enfin découvrir son tempérament de coureur des océans. Anne et moi n' avons pu résister au plaisir de tirer quelques bords dans la baie de Quiberon avant de rejoindre le Crouesty.

Le lendemain, derniers préparatifs avant le départ: plein de vivres, d' eau, de carburant, mise en ordre du bateau ...

Le 4 septembre, la météo des cinq prochains jours est excellente. Bien sûr, j' aurais aimé faire un maximum d'essais avant d' entamer la traversée du Golfe de Gascogne, mais une pareille fenêtre météo ne se présentera peut être plus avant longtemps, la saison avance et le temps ne va pas s' améliorer dans l' avenir.

Je choisis donc de faire l' impasse sur les essais et de me lancer directement dans la traversée du golfe. Je testerai le bateau une fois au Portugal. En route pour Vigo ...

Le petit vent qui nous avait cueilli au sortir du port disparaît très rapidement et nous voilà encalminé au large de Hoëdic. Nous devrons attendre la fin de l' après midi pour contourner l' île, et prendre le cap. Le ton est donné, nous mettrons cinq jours pour couvrir les 400 Miles qui nous séparent de la côte espagnole dans des vents dont la force variera entre 0 et 3.

Le 8 enfin, le vent se lève du NO nous obligeant à louvoyer au large de la côte de Galice. En forcissant, il crée une houle croisée et la mer devient de plus en plus forte. Vers 20H. Objectif Sud embarque quelques lames qu' il traverse de part en part et qui viennent arroser son cockpit. Je suis étonné, la mer doit être très forte, jusqu' à présent il avait très bien passé la houle.

A 22H. la voix de Anne me réveille:" Jean-Louis, il y a de l' eau dans le bateau!" J' ouvre les yeux, les planchers sont sous l' eau ... Non, ce n' est pas un cauchemar, le froid de l' eau à mes pieds prouve que je ne rêve pas! Je me précipite à l' avant, les passe coque du sondeur et du loch bien que sous eau, sont bien en place et ne semblent pas en cause. Les vannes du W.C. sont elles aussi fermées et apparemment étanches. Je mets le mateur en marche, il démarre en faisant gicler de l' eau de toutes part. Attention à l' électricité, ce ne serait pas le moment de déclencher un incendie. Je sors les fusées de détresse et l' antenne de secours de la V.H.F. ( la principale n' est pas installée: encore une chose qu' il fallait faire au Portugal ...) Je m'étais dit aussi que la place de la pompe de cale n' était pas dans un sac au fond du compartiment moteur et que je devrais remédier à cela à mon arrivé, mais voilà, je n' ai plus le temps d' aller la chercher et avec un bon seau, je dépasse les 120L. à la minute, mieux que ne le ferait la pompe.

Bon faisons le point! le bateau à une voie d' eau mais je ne sais pas d' où elle vient. le seul moyen de la trouver est de faire baisser le niveau pour voir par ou elle entre. Encore faut il y arriver ce qui n' est pas du tout sur. en attendant le moteur tourne à demis immergé et les batteries ont les pieds dans l'eau. Il est actuellement possible d' utiliser la radio, mais pas pour longtemps si l' eau continue à monter. Je décides donc d' envoyer un message.

Pan pan, pan pan, pan pan. La Corogne, La Corogne, La Corogne de Objectif Sud, Objectif Sud, Objectif Sud, Objectif Sud sloop de 11,5 m. position: 43°46' Nord, 8°06' W. Faisons route vers La Corogne deux personnes à bord. voie d' eau à bord, demandons assistance. Pas de réponses... Je tentes de baragouiner la même chose en anglais une voie me répond il me demande mon code. comme je n' en ai pas il me demande d' épeler le nom du bateau. Exercice très facile dans une salle d'examen mais nettement plus difficile la nuit avec les pieds dans l' eau. Oscar, Bravo, Juliette, Echo, Charlie, Tango, India, Fox-trot, Sierra, Uniform, Delta... Rien compris, je dois recommencer, je m' embrouille j' oublie Juliette et le fox trot je recommence encore... ça y est, il a compris, il me demande de rester à l' écoute. Je continue à écoper et Anne est venue me donner un coup de main. Le niveau semble descendre.

Objectif Objectif Objectif, nous avons un bateau à moins de cinq mille de votre position.

Pour l' instant, il n' est pas question d' abandonner le bateau, le moteur est enfin chaud et Objectif Sud s' est lancé à six noeuds vers La Corogne encore distant d' une trentaine de milles. D' autre part il est clair maintenant que le niveau d' eau est légèrement descendu. Je répond que je vais tenter de gagner La Corogne par mes propres moyens.

Objectif, que demandez vous comme assistance?- Pour l' instant rien, restez à l' écoute...

Je me sens un peu confus, la situation me semble tout à coup beaucoup moins dramatique. A l' arrière, à hauteur de la position indiquée plusieurs lumières de bateaux semblent converger. Je me sens gêné de déranger ces gens dans leur travail alors qu' il devient de plus en plus évident que nous allons pouvoir nous en sortir par nos propres moyens...

Un seau dans l' évier, deux dans le coquepit, à une cadence de vingt seau à la minute, notre bateau se soulage rapidement de l' élément liquide qui l' avait envahi. De temps en temps un pêcheur s' approche, nous éclaire violemment, et fait rapidement demi tour quand je lui fais signe que tout va bien, mais cette fois ci, la lumière qui nous éclaire est vachement haute! Il me faut un certain temps pour réaliser que le projecteur qui nous éclaire provient d' un hélicoptère. Je lui fais signe, il repart, j' écoute au canal 16 un appel éventuel, il revient ... Non, décidément, tout ce déploiement est exagéré, les batteries sont actuellement hors de l' eau, le moteur tourne normalement, s' il y a une voie d' eau elle ne peut pas être très importante.

Hélicopter de Objectif Sud, it is all rigt, the water is getting away and we are able to go to La Corogne alone. Thank you!

Un grésillement incompréhensible me répond et l' hélicoptère s' éloigne à l' horizon.

Cette fois nous sommes seuls, il nous faudra près de trois heures pour éponger les fonds et près de sept pour rejoindre La Corogne. Pas de trace de voie d' eau, et pourtant toute cette eau était là!

La Corogne est le premier port de la route des alizés. Dans le club nautique, à l' entrée du port, des bateaux de tous ages, de tous types, et de toutes nationalités, bardés d' éoliennes, de panneaux solaires, régulateurs d' amures et antennes diverses, se balancent allègrement au rythme des pêcheurs qui passent. Ceux qui partent et ceux qui reviennent échangent leurs expériences dans des langages diverses. Ainsi, nous apprenons que ce qui nous est arrivé est un grand classique connu de tous les propriétaires de guindeau électriques; quand la mer grossit, les vagues remplissent le coqueron avant et l' eau s' infiltre le long du fil électrique du guindeau et envahis le bateau. Vérification faite, c' est effectivement ce qui s' est passé. Trois jours pour rincer et sécher les fonds, les planchers et tout ce qui à été mouillé par l' eau de mer et placer un passe coque pour le fil du guindeau. Désormais nous ne partirons plus sans fermer le capot qui protège le puit de chaîne.

Il est trop tard pour aller à Vigo avec Anne, je dois moi même rentrer en Belgique dans une dizaine de jours, je resterai donc à La Corogne jusqu' au mois prochain.

 

 

 

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© Jean-Louis Verdonck